L é m a n
       
 

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Exposition aux Château de Chillon en 2008 et Château de Ripaille, Thonon (F) en 2009.

Photographies sur chevalet ("calendrier") en vente dans la partie commander.

 










 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Léman - la transparence des éléments

Je fais partie de ces Suisses allemands qui ont jeté leur billet de retour à la sortie du tunnel de Chexbres. Dès que je m’approche des rives du Léman, il s’empare de moi une douce excitation, je suis comme un cheval qui sent l’écurie. Quand je longe la rive du Lac de Neuchâtel direction Yverdon-les-Bains, quand je roule sur les viaducs vers Estavayer-le-Lac, quand, sur la descente vers Vevey, je lis le panneau « via di scampo / escape lane / Ausweichspur » destiné à ceux qui n’arriveraient plus à retenir leur véhicule, ou quand le train débouche sur la lumière éblouissante du Lavaux, je respire à pleins poumons. Le paysage s’ouvre. L’air me paraît plus léger et plus doux, les couleurs plus subtiles.

Par n’importe quel temps, à n’importe quel moment de l’année ou de la journée, le paysage déploie ses charmes. Parfois les montagnes semblent proches et leurs contours nets, parfois ont dirait qu’elles flottent au-dessus d’une bande de brume et certains jours le brouillard estompe l’horizon. L’eau, la montagne et le ciel se déclinent dans les dégradés subtils du gris bleuté que les aquarellistes connaissent sous le nom de « Payne’s grey ». Le soir, on peut voir s’y mêler des oranges et des rouges flamboyants d’une intensité incroyable. A l’approche d’une tempête, la surface de l’eau, striée par les vents qui soufflent dans différentes directions, vire au vert émeraude.

Dans la lumière très particulière qui baigne cette région, le paysage tout entier peut sembler transparent. Sa majesté légère et sa force claire m’apaisent, me stimulent, me rendent plus vaste et moins opaque. Je me débarrasse de mes soucis comme un nageur qui se défait de ses habits avant de plonger dans l’eau. Les jours où la vie pèse, où je me sens coincée dans une situation inextricable, bloquée dans mes projets ou suffoquée par un chagrin, je vais me promener au bord  du lac et je reprends ma dimension de petit être humain qui se console en se disant que la beauté est une motivation de vie puissante.

Enfant, je me demandais comment il était possible qu’après des millénaires il y ait encore des gens au nord de la planète. Pourquoi n’ont-ils pas tous fui le froid de l’hiver et ses nuits interminables pour goûter à une vie moins rude et plus conviviale? Pour ma part, j’ai glissé un peu vers le sud.

La chose la plus importante que j’ai emportée de mon canton natal, les Grisons, c’est la conscience de ne pas appartenir à une seule culture mais d’être traversée par plein de courants différents. Dans ce pays de cols à la géographie compliquée, les voisins proviennent d’une autre vallée, parlent une autre langue, sont imprégnés par une autre culture et vivent selon des convictions religieuses et politiques différentes. Et en plus, l’exiguïté du territoire, la nécessité économique, la formation ont poussé quantité d’habitants à essaimer hors du canton. La région lémanique, même si elle fournit plus généreusement le blé et les betteraves, le lait et la viande, le sel et le vin, est elle aussi un carrefour. Germaniques et Romains y ont laissé leurs traces, Savoyards, Burgondes et Bernois se sont battus pour la mainmise sur cette contrée fertile et ses passages indispensables au commerce.

Si on me demande pourquoi je suis restée, je pense au Lac, au profil élégamment arrondi du Jura, aux crêtes abruptes des montagnes, aux gens qui sont devenus mes amis et à l’extraordinaire richesse de la vie culturelle. Cette région me nourrit sur tous les plans. Tout en y étant profondément ancrée, je glisse d’une culture et d’une langue à une autre, je passe d’une attitude introvertie, réservée et sobre (alémanique, protestante, Bauhaus, graphisme zurichois) à une envie de profusion baroque (catholique) et une attitude plus spontanée et exubérante (latine), du besoin nordique d’organisation à une improvisation plus méridionale. Et au milieu de tout cela, comme repère, l’étendue du Léman qui fait cohabiter les courants et les éléments dans la même lumière.

Barbara Erni